L'éthos rhétorique : Construire la crédibilité de la parole

Je vous propose dans ce nouvel article un petit détour par la théorie grecque, et pas n'importe laquelle, celle
d'Aristote ! Mais rassurez-vous, je tacherai de garder cela digeste !
J'ai choisi cette fois-ci, une illustration de la muse Calliope qui en en grec veut dire « belle voix ». Elle est la muse de la poésie héroïque et épique mais aussi parfois de l'éloquence. Pour ceux qui remarqueront le jeu de contrastes de lumière un point caravagesque, devineront que nous sommes moins sur un académisme classique à la Raphaël ou Néo-classique comme Lagrenée mais bien sur une intensité baroque avec ici Giovanni Baglione (1566-1643), de l'école baroque italienne.
Le choix du baroque italien pour illustrer cette réflexion n’est pas anodin. Le baroque est un art du corps en mouvement, de la tension, de l’élan et de la chair. Il ne cherche pas à convaincre par la seule raison, mais par l’expérience sensible qu’il provoque chez le spectateur. Tout y est affaire de rythme, de contraste, d’intensité et de présence.
Il en va rigoureusement de même pour la voix dans la prise de parole en public. Une voix posée, incarnée, habitée, ne persuade pas uniquement par la signification des mots qu’elle porte, mais par la manière dont le corps tout entier entre en résonance avec la parole. La voix, comme le baroque, sculpte du relief, introduit de la profondeur, met le discours en mouvement.
C’est précisément à cet endroit que se joue ce que la rhétorique nomme l’ethos : dans une forme de dramaturgie corporelle et vocale qui confère au discours sa puissance de conviction. À l’image des figures baroques semblant surgir hors du cadre, une parole incarnée dépasse le simple contenu pour toucher directement l’auditeur.
Dans La Rhétorique, Aristote définit l’ethos comme l’une des trois preuves de la persuasion, aux côtés du logos (les arguments) et du pathos (les émotions). L’ethos correspond à l’image de l’orateur telle qu’elle est perçue par l’auditoire, et non sa personnalité intime ou supposée « vraie ». Autrement dit, persuader ne consiste pas uniquement à dire quelque chose de juste, mais à le dire d’une manière qui rende celui qui parle digne de confiance.
Cette crédibilité repose sur l’ensemble des paramètres de l’énonciation : timbre et pose de voix, débit, intonation, posture, regard, gestuelle, choix lexicaux, construction des arguments, apparence. L’ethos n’est ni figé ni déclaratif. Il se construit dans le temps même de la parole et agit de façon indirecte, souvent inconsciente, sur celui qui écoute.
Comme l’ont souligné Roland Barthes (critique littéraire et spécialiste de la rhétorique aristotélicienne) et Oswald Ducrot ( linguiste et théoricien de l'argumentation) qui recontextualisent la pensée d'Artistote à notre réalité moderne : l’ethos ne se proclame pas, il se montre. Il s’entend dans une voix, se perçoit dans un rythme, se lit dans une manière d’habiter la parole.
Dès lors, la pose de voix et la prise de parole ne sauraient être considérées comme neutres.
Chaque parole engage une certaine figuration de soi. Travailler sa voix, sa posture et son intention ne revient pas à rechercher une hypothétique « authenticité » — terme largement galvaudé par le discours du développement personnel et du monde corporate contemporain, et dont la sonorité même finit par sonner creux, à l’instar de son pendant, la « bienveillance »....— Mais il s’agit ici plutôt de viser une forme d’alignement intérieur : une cohérence entre le corps, la voix et l’intention, perceptible par l’auditoire avant même d’être conceptualisée.
Or, à la différence de la construction du discours la plus grande part de ce travail d’alignement n’est pas d’ordre intellectuel. Il est physique, sensoriel, incarné dans la chair. Et comme toute pratique corporelle, il peut être investi par tout un chacun, pour peu que l’on dispose d’une méthode explicite et simple, d’un minimum de discipline, et surtout de l’énergie et la volonté nécessaire pour oser expérimenter une autre manière d’être présent au monde.
Sophie Agoua • 8 janvier 2026
