L'IA un outil puissant pour qui connaît ses limites !


Et si le vrai bouleversement de l'intelligence artificielle n'était pas économique mais relationnel ?


Tout d'abord, il y a une tendance, une sorte "d'évitement de contact direct", qui se dégage à mesure que progresse la technologie. Jusqu'alors cela touchait une minorité, souvent les plus timides ou quelques profils asociaux mais grâce ou (à cause de la numérisation), cette tendance se propage vers une plus grande variété de profils. On a, je crois, tous plus ou moins touché du doigt ce phénomène. Il a commencé à être visible avec la génération des premiers téléphones mobiles, celles qui ont connu le fameux 3210 et les sms en mode T9. C'est la première génération à être impactée par ce phénomène dans leur compétence à entrer en contact avec les autres. Cette génération préfère souvent un mail, un sms à un appel surtout avec des inconnus et cela s'est quasi généralisé avec les générations suivantes et l'ère des smartphones. La technologie qui souhaite nous faire gagner du temps automatise tout. Avec des plateformes comme Doctolib, La fourchette, la Poste ou autres, il n'est plus nécessaire d'avoir quelqu'un au bout du fil pour obtenir un service, un renseignement ou faire une rencontre amoureuse. Alors à choisir entre appeler, envoyer un mail ou cliquer, le choix pour les nouvelles générations est souvent vite fait. Selon moi, il y a ici, une vraie fracture générationnelle entre les anciens pour qui la technologie est apparue plus tard dans la vie d'adulte. Ces derniers ont appris à appeler ou à rentrer en contact dans la vraie vie. On se posait pas la question d'une alternative. Aujourd'hui, les jeunes font des voice notes, écrivent des mails pour des actions qui prendraient moins de temps si ils décrochaient leur téléphone et cultivent des amitiés virtuelles.


L'homme a une pente, rester dans son confort et la technologie nous en promet beaucoup. Il n'est jamais facile de se confronter à l'autre, à celui qui n'est pas nous, à l'étranger. L'altérité peut être vue comme une sorte de danger. L'histoire des Hommes nous apprend d'ailleurs que rien n'est acquis en la matière et que les sociétés barbares ne sont pas qu'un symptôme du passé. Le risque est que la technologie se mue en une sorte de "bouclier social". Il est plus facile et plus ludique d'utiliser des interfaces numériques. Elles font tout pour séduire le petit-enfant en nous. Comme une sorte de "doudou numérique". Les interfaces sont rondes, colorées, régressives, cela est redoutable face à une situation en réel qui nous mettrait un peu mal à l'aise. Je dirai même que la concurrence est carrément déloyale ! Avant, dans un monde où sans interactions humaines, nos chances de survie étaient réduites à peau de chagrin, on ne se posait pas la question. Il fallait aller à la rencontre de l'autre, lui parler, interagir en direct, se confronter à des situations imprévisibles où on ne sait pas d'avance si la personne va être coopérante avec nous ou pas. Maintenant on peut échanger des informations vitales sans implications particulières et en différé. On peut ainsi se protéger de l'autre, de ses émotions, de ses réactions. Il n' y a qu'à voir la dérive des commentaires sur les réseaux sociaux ; on insulte, on dénigre, on se permet d'écrire des choses que l'on ne pourrait pas dire en direct. Au final, la technologie nous enferme dans un monde de confort où la version 2.0 de l'homme devient une version plutôt asociale. Nous sommes censés être par nature des êtres sociaux mais puisque la technologie nous permet de survivre sans contact, que devenons-nous ? Cela n'est pas divinatoire de ma part, sur le continent asiatique on estime aujourd'hui, qu'il y a environ 1,5 millions de personnes souffrant de "Hikikomori". Terme japonais décrivant l'état d'une personne qui évite toute participation sociale et qui reste cloîtrée en permanence chez elle. Ce phénomène est également présent sous nos latitudes. Une étude gouvernementale française rapporte plusieurs milliers de cas en 2024. Et pour ce faire une idée de l'amplitude des dégâts chez les jeunes, voici la conclusion d'une étude faite par une grande compagnie d'assurance : 49% des jeunes entre 18 et 25 ans interrogés préfèrent envoyer un mail ou un message au travail de peur de devoir passer un appel téléphonique. L'étude précise que appeler serait une source de stress et d'incertitude et que une partie de ces jeunes seraient prêts à suivre des cours... pour apprendre à parler au téléphone !


L'Intelligence Artificielle, la dernière née, va encore plus loin pour nous cocooner et nous caresser dans le sens de la paresse.  Et il ne s'agit plus de perdre les compétences nécessaires pour rentrer en lien les uns avec les autres, cette fois-ci, c'est le cognitif pur et dur qui est atteint ! En effet, écrire, structurer un texte, dérouler une pensée, cela se construit, demande des efforts, parfois soutenus sur le long terme, de la patience. Si on délégue cet effort cognitif systématiquement sous prétexte d'efficacité, on gagne du temps certes mais on perd la capacité cognitive de l'utiliser à bon escient… et puis encore une fois, ceux qui ont vécu sans cette technologie ont construit une compétence, à la rigueur elle s'étiolera un peu mais les bases resteront. En revanche qu'en est-il, encore une fois, de ceux qui n'ont pas eu le temps de la construire ?


Sociologiquement, cela va encore amplifier les différences. Entre ceux qui voient les technologies comme un moyen de se faciliter la vie et ceux qui y voient un moyen de dominer. Car pour moi, comme toutes créations humaines, il ne faut pas voir la chose avec des lunettes roses. La technologie est un progrès mais rarement en terme d'égalité. Il est toujours intéressant de se tourner vers le " lifestyle" des Papes de la tech' et surtout l'éducation qu'ils donnent à leur enfant. Instinctivement, en tant que parent, on souhaite donner le meilleur à nos enfants. On s'assure d'être le marchepied sur lequel ils pourront s'élever et nous dépasser. Et bien ces parents là, interdisent tout bonnement l'accès à la technologie à leur progéniture. Ils avouent d'ailleurs sans filtre que leurs technologies sont abrutissantes pour le cerveau humain. Steve Jobs ne laissait pas ses enfants toucher un iPad. Interrogé au moment du lancement du premier iPad, il répondit : "Ils n'y ont jamais touché. À la maison, on limite au maximum l'accès aux technologies." Chez les Jobs, pas de télé, pas d'appareils électroniques seulement des livres et des conversations autour de la table. Pareil chez les Gates où l'accès au smartphone a été très tardif pour leurs enfants. Tim Cook annonce qu'il est hors de question que son petit-neveu aille sur les réseaux sociaux.


A une échelle moins philosophique mais plus pratico-pratique et dans une temporalité proche, comment va-t-on différencier le travail personnel d'un d'élève, de celui d'un autre, d'un candidat pour un poste à un autre, si on excelle tous à l'écrit ? Si nos présentations écrites sont parfaites ? Et pour le domaine de l'éducation, comment s'assurer que telles ou telles compétences ont bien été acquises ? Une seule réponse : La maîtrise de l'oral. C'est tout ce qui nous restera une fois que l'intelligence aura automatisé toutes nos tâches écrites. Nos compétences seront évaluées par notre capacité de nous exprimer, sans écrans interposés, sans réponses différées. Ainsi la voix, la présence, la capacité de rentrer en lien, d'accueillir l'autre vont devenir des compétences indispensables qui vont grandement influer sur les trajectoires des individus. Au regard de la réussite professionnelle, les travaux de Bourdieu sur la reproduction sociale sont encore criants de vérité. Ce qu'il a observé dès les années 60 reste d'une actualité saisissante : l'école, censée être le grand égalisateur des chances, ne réduit pas les écarts entre les enfants de milieux différents, elle les amplifie. L'IA ne va pas corriger cette injustice, elle va encore plus l'exacerber. Ceux qui auront les codes culturels, la capacité de penser par eux-mêmes, de rentrer en lien et de s'exprimer à l'oral domineront tout simplement.


Loin de moi l'idée de développer une thèse philosophique, mon point est toujours le même. La routine d'effort n'est pas une contrainte imposée à l'humain, c'est sa condition constitutive. C'est par elle que l'homme se construit, se maintient et reste lui-même. De mon point de vue, ce n'est jamais l'outil le problème, c'est l'ignorance de notre fonctionnement profond, de nos besoins réels et surtout, de nos limites dont il est question ici. La technologie augmente un individu que si ce dernier maîtrise déjà le sujet sans elle. Le risque majeur est de déléguer par flemme, par facilité. C'est à cet endroit que nous risquons de perdre ou de ne jamais développer des compétences cognitives et sociales essentielles pour rester éveillé et acteur de sa vie. Un peu comme Icare qui, par orgueil, décide de s'extraire de sa condition humaine et voler trop près du soleil. Les lois biologiques et physiques finissent toujours par briser ceux qui se croient au-dessus d'elles...


Pour illustrer ces propos, un peu de classicisme anglais avec le chef d'œuvre d'Herbert Draper 1898  "Pleurs pour Icare…".

 


Sophie Agoua • 17 juin 2026